Bèrtran Ôbrée : « je me fiche des étiquettes »

Interview de l'artiste en concert jeudi 15 février

Nous avions profité de la venue de Bèrtran Ôbrée en septembre 2017 pour lui poser quelques questions. À quelques jours de son concert, jeudi 15 février, découvrez-en un peu plus sur son nouveau projet !

Pouvez-vous expliquer le nom de ce nouveau projet, « Gherizon » ? Comment est-il né ?
Le mot gallo « gherizon » signifie « guérison ». Ça fait écho à une thématique qui traverse plusieurs textes des chansons, celle de la transformation personnelle. Ce peut être de la maladie dont on guérit, de la difficulté qu’on surmonte, un obstacle qu’on franchit.

Qui sont les musiciens qui vous accompagnent ?
Je suis particulièrement bien entouré. Au sein de l’équipe, il y a des apports des uns et des autres qui se croisent sur trois univers musicaux : les musiques de Bretagne, celles du sud et du nord-est de la Méditerranée, et aussi le jazz. Fabien Gillé joue du oud et du saz. On le retrouve notamment dans le groupe Yıldız. Youenn Rohaut joue du violon. Je l’avais vu jouer au sein de la cinquième promotion de la Kreiz Breizh Akademi. Quant au contrebassiste Julien Stévenin, j’ai déjà travaillé avec lui au sein de Bèrtran Ôbrée Trio. On le retrouve en ce moment entre autres dans Istan Trio aux côtés du flutiste Sylvain Barou. Enfin Gaël Martineau est aux tambours sur cadre et autres percussions. Je l’avais vu jouer dans Bayati avec la chanteuse Faustine Audebert. Pour la plupart d’entre nous, c’est une première collaboration, hormis entre Fabien et Gaël et entre Julien et moi. C’était donc un défi. Au final, ensemble on a tissé une belle toile originale, je trouve !

Avec ce nouveau projet, vous faites se rencontrer deux cultures musicales qui semblent plutôt éloignées : celles de la Haute-Bretagne (Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique, une partie du Morbihan et des Côtes-d’Armor) et du pourtour méditerranéen. Pourquoi un tel mélange ?
La Haute-Bretagne, c’est là où je vis. Je parle le gallo, la langue spécifique de ce territoire. Je le pratique aujourd’hui presque au quotidien. Par ailleurs, à partir de la vingtaine je me suis formé au chant dans la tradition locale. Pour la Méditerranée, ça fait partie de mon univers depuis l’adolescence. J’ai côtoyé des marocains à l’époque du lycée et j’ai actuellement de la famille et des amis à Marrakech. J’ai même pris une petite série de cours d’arabe marrakshi ! Par ailleurs depuis longtemps j’écoute des musiques d’Afrique du Nord, du Proche Orient, de Turquie, de Grèce… J’ai aussi eu l’occasion de faire un stage de musique Aïssawa à Meknès et plus récemment sur les musiques de Turquie. Et surtout j’ai souvent eu envie de commencer à chanter du répertoire utilisant des gammes et des modes de ces univers-là. Donc m’y voilà.

Dans tous vos projets vous êtes resté très attaché au gallo, langue romane de la Haute-Bretagne. Pourquoi est-ce si important pour vous de conserver cette langue ?
J’ai un lien familial au gallo parce que c’est la culture de mes quatre grands-parents. Ils étaient tous paysans, les uns à Rennes, les autres à Boistrudan, pas loin de La Guerche-de-Bretagne, là où j’ai grandi. Pour moi, cette culture a autant droit au respect et à la transmission que n’importe quelle autre, y compris la culture officielle, celle des « élites » françaises. C’est même un droit fondamental aujourd’hui reconnu dans le cadre des droits culturels qui font partie intégrante du droit français à plusieurs titres. Les locuteurs du gallo, comme ceux des autres langues de France, ils ont vécu et vivent encore une discrimination linguistique officielle qui est née essentiellement à l’époque de la Terreur, pendant la période révolutionnaire. Le pouvoir a alors défini un objectif d’éradiquer les « patois » parlés par le peuple. Et à partir des années 1870, c’est une véritable politique coloniale en métropole qui a cherché à imposer la pratique exclusive du français. Cela s’est traduit par exemple par l’interdiction de parler « patois » à l’école et par les punitions quand les élèves y contrevenaient, alors qu’ils parlaient simplement la langue de leur famille. Alors, de fait, mon travail poétique et musical en gallo contribue à une forme de décolonisation culturelle. Aujourd’hui, je suis moi-même confronté à des situations de discrimination linguistique, sournoise ou explicite, dans l’accès aux lieux de spectacle et aux médias. Donc je considère indispensable de combattre la glottophobie, une discrimination qui touche aussi les populations qui se sont installées ici ces dernières dizaines d’années. Nous avons tous besoin d’être respectés dans nos cultures.

Avec Bèrtran Ôbrée Trio on pouvait reconnaître diverses influences telles que le jazz, le folk, en passant par la musique expérimentale. Avez-vous toujours cette volonté de combiner plusieurs styles musicaux avec Gherizon ?
D’abord, je me fiche des étiquettes. Quand je bosse avec des musiciens, c’est tous les ingrédients des cultures qu’ils apportent qui m’intéressent a priori. Ou joue ensemble, quoi. Bien sûr, on fait du tri, on se donne des contraintes, on choisit des orientations formelles pour créer ensemble notre univers… J’aime créer des choses étonnantes, qu’on se surprenne nous-mêmes, et partager ça avec le public. Ensuite j’ai effectivement une volonté claire de m’entourer de gens qui amènent des éléments assez différents de ma propre culture musicale déjà acquise, parce que je cherche à contourner les préjugés sur le gallo. Car en associant un travail de poésie en gallo à des formes musicales inattendues pour cette langue, ça donne un coup d’air frais sur les mots. Alors quand j’entends des gens qui ont écouté mes réalisations et qui disent « en fait, le gallo c’est beau » ou bien « ça me réconcilie avec le parler de mes grands-parents », alors là je suis content, pour moi et l’équipe. Il y a eu tellement de générations à en baver, qui ont été dévalorisées pour leur propre culture ; si je peux constater que mon travail aide à redonner de la dignité, c’est une belle récompense.

Que diriez-vous aux gens qui ne vous connaissent pas pour les inciter à venir découvrir votre travail lors de la saison 2017-2018 du Nouveau Pavillon ?
On a tous droit à une place sur cette terre, dans le respect mutuel. Avec mes collègues musiciens, on sera ravis de vous faire part de notre univers et de partager ce moment-là avec vous. Vnée don nou vâer e nou-z ecoutë. Je sron benaïzz conm tout d muziqë pourr vouzaotr.