Chronique // Fresu – Pellen – Marchand trio : Condaghes

par Pierre Droual

Fresu – Pellen –  Marchand trio : Condaghes
Auvidis – Collection Silex – 1998

En matière de disque, ce qui caractérise un monument est qu’il s’inspire de tout ce qui s’est passé avant et installe les fondements de ce qui suit. Condaghes en est un. C’est seulement quelques années après sa sortie que j’en ai découvert les premières notes. Attiré par les musiques dansantes, c’est avec Ar serjent major, un air de gavotte soutenu par des pêches rythmiques d’une efficacité rare, que le disque m’a apprivoisé. Cela m’était tout à la fois familier et totalement nouveau. Une impression de jamais entendu. Ce disque ne m’a plus quitté. J’en découvre depuis vingt ans ans une nouvelle force à chaque écoute et il constitue une large partie de la fondation de toutes mes pratiques musicales. De la première à la dernière seconde, le trio qui se mute en quatuor parfois crée une atmosphère paisible, onirique, dramatique, contemplative, parfois dansante toujours troublante. Il n’est plus question ici de chant breton, de jazz, ou de musique contemporaine, juste d’une bulle où tout se marie pour faire ressortir le meilleur de chaque élément.

Une grande partie du disque met à l’honneur des morceaux du répertoire chanté centre breton : des chansons à la marche, Ar sorserez gwerz (complainte) du répertoire des sœurs Goadec qui se transforme en gavotte, ou encore Ton braz Manuel Kryann une danse fisel en hommage à Manu Kerjean, chanteur de tradition dont Érik Marchand revendique l’héritage. Tous ces textes et ces mélodies qui ont traversé les siècles sont sublimés par les arrangements d’une grande finesse, signés de Jacques Pellen et Paolo Fresu. Mais c’est peut être les morceaux écrits par Kristen Noguès qui amènent le disque dans une autre dimension. Berseuz commence par un appel de voix puissant sur une berceuse traditionnelle collectée par François-Marie Luzel : Kouskit buan ma bugalig. Puis le texte est rechanté sur la mélodie de Kristen Noguès, pour finir sur une psalmodie puissante. Sur toute la deuxième partie du morceau ce sont les guitares saturées chères à Jacques Pellen qui sont mises en avant peut être comme pour illustrer la dernière ligne du texte :« Me dorro pennig dac’h », soit « je casserai ta petite tête ». Le deuxième morceau écrit par Kristen Noguès est Ar ribloù dall.  Il est joué dans deux versions. Dans la première, les trois musiciens exposent le thème tour à tour comme une présentation de chaque membre du trio au milieu du disque. Dans une seconde version, Jacques Pellen fait sonner sa guitare comme une harpe. Ce morceau solo, qui marque comme une pause au milieu du disque nous évoque le silence comme fondement de la musique.

Le disque s’ouvre d’ailleurs sur une série de longs silences, et tout au long du disque ces soupirs nous rappelle comme chaque note est précieuse. C’est cet espace laissé et l’écoute palpable entre les musiciens qui créé cette alchimie. L’introduction de Paolo Fresu sur Ar serjent major est aussi un symbole de l’utilisation de ces silences. Il part d’une improvisation pour amener subtilement le thème mélodique de la chanson qui raconte le retour de guerre d’un militaire. D’un morceau à l’autre la trompette de Paolo Fresu est un prolongement de la voix d’Érik Marchand. Il utilise la matière mélodique des chansons, la pétrit, l’enrichit, pour répondre et échanger avec le chant. Ce dialogue est permis par l’écrin et les textures créées par les guitares de Jacques Pellen. Sa grande connaissance du répertoire breton et du jazz lui permet d’être toujours pertinent et inventif dans ses apports rythmiques et harmoniques. La présence d’Henri Texier à la contrebasse sur plusieurs titres est aussi remarquable. Il utilise un jeu épuré et efficace. On l’oublie même parfois tant il se fond dans le son du trio ! Il finit seul la composition de Jacques Pellen Steredenn, comme pour nous rappeler sa présence. La réalisation sonore contribue beaucoup à l’atmosphère créée. Le son de chaque instrument est magnifique. L’utilisation par Paolo Fresu d’effets sur la trompette et le dédoublement des instruments et de la voix à plusieurs moments sur le disque donne un effet de puissance et d’espace.

Ce disque me touche profondément. Il me raconte que la matière traditionnelle est précieuse et riche, qu’elle peut être transformée, malaxée, malmenée même parfois. Mais qu’elle doit surtout être utilisée, partagée, enrichie. Ce disque est une ode à la liberté, un hommage puissant au chant et à la langue bretonne, à la musique en général, à l’introspection, à l’écoute, au silence.

 

Pierre Droual

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Pour une anthologie discographique du trad’/folk !

Au Nouveau Pavillon nous souhaitons mettre un coup de projecteur sur l’incroyable richesse discographique de la jeune histoire du revivalisme trad/folk de France. On a tous lu dans les médias de la presse culturelle dominante des articles sur « Les 100 meilleurs albums du rock anglais », des sélections des « 50 disques essentiels de l’histoire du jazz ». Du côté des musiques traditionnelles de création, nada. Il est temps de remédier à cela !

Notre projet éditorial tente de mettre en lumière une sélection d’une cinquantaine d’albums qui ont artistiquement marqué l’histoire du revivalisme des musiques traditionnelles en France métropolitaine depuis l’après-guerre et en particulier depuis les années soixante-dix. Des disques qui ont à la fois fait avancer les choses par leur audace artistique, mais aussi influencé les générations d’artistes qui ont suivi. Aucun critère commercial ou de succès public n’a été retenu. Ainsi un album « confidentiel » peut être mis à l’honneur tandis qu’un album vendu à des milliers d’exemplaires peut être quant à lui volontairement mis de côté.

Pour nous aider à opérer cette sélection – qui est encore en cours de rédaction – nous faisons appel à des musicien.nes professionnel.le.s des musiques traditionnelles. Puis nous demandons à certaines d’entre elles et certains d’entre eux de chroniquer l’album, de faire partager leur passion pour ce disque. C’est cette dimension horizontale « échange de savoirs » qui fait l’originalité de cette publication.

La série d’articles est publiée sur internet mais elle pourra, le cas échéant, faire l’objet d’une publication écrite ultérieure dans quelques années. Vous allez pendant les mois à venir la découvrir au fil des publications bi-mensuelles sur notre site internet. Mais ici point de classement, juste l’envie de vous faire partager de la belle musique.

Bonne lecture ! Et bonne écoute !