Diversité culturelle ?

Intervention de Sylvain Girault aux rencontres de la FAMDT le 12 juin 2015

Pour une réelle évaluation de la diversité culturelle dans les politiques publiques de la culture

Intervention de Sylvain Girault aux rencontres de la FAMDT sur les droits culturels et le vivre ensemble, au Conseil Régional des Pays de la Loire à Nantes le 12 juin 2015.

« Je précise d’entrée de jeu qu’il s’agit là d’un point de vue de praticien, chanteur et programmateur, qui n’a aucune prétention de neutralité ou d’objectivité d’aucune sorte, et qui n’hésite pas le cas échéant à se parer d’un petit brin de mauvaise foi.

Aujourd’hui les élus en charge de la culture – de même que les responsables non élus en charge de la culture – utilisent souvent l’expression « diversité culturelle » pour qualifier et justifier leur politique. Mais ils ne précisent pas ce que c’est, quels objectifs ils se fixent et comment l’évaluer.

Or il faut distinguer deux sens à l’expression « diversité culturelle » :

1- La première acception, la plus souvent mise en avant par les élus, répond à une logique quantitative. Elle est mise en avant lorsqu’on évoque la lutte contre l’uniformisation du marché culturel, la protection de nos industries de marchandises culturelles, la diversification de « la gamme de nos produits vendus sur les étals des épiciers culturels » (citation de Jean-Michel Lucas). Lorsqu’il faut mettre de la subvention publique là où le marché banalise l’offre culturelle.

C’est cette acception quantitative qu’a évoquée par exemple le trois mars dernier Mme Fleur Pellerin au Parlement européen, avec toujours l’idée de « protéger l’exception culturelle française » et en particulier le cinéma français.

Or dans cette acception première de la « diversité culturelle », les responsables politiques nationaux et locaux ne se donnent pas les moyens d’aller au bout de leur démarche quantitative. Prenons-les aux mots ! Vous dites vouloir une plus grande variété de produits culturels à consommer ? Banco ! Voici quelques suggestions, quelques pistes de réflexion :

Première suggestion : faire exister les musiques traditionnelles à la radio

On pourrait essayer d’étudier précisément en quoi, à quel endroit, quand, l’industrie culturelle a tendance à uniformiser, à formater, à banaliser, à appauvrir le pluralisme culturel. Et une fois cette analyse faite, on pourrait placer l’argent public là où il est malmené par l’action des grands groupes de l’industrie culturelle.

On sait par exemple que les musiques traditionnelles ne sont pas portées et relayées par des groupes privés suffisamment solides pour en diffuser les œuvres à l’échelon national. Par conséquent les médias audiovisuels publics d’envergure nationale devraient prendre le relais et contrebalancer cela.

Or les musiques traditionnelles n’ont tout simplement pas le droit de cité dans les médias publics nationaux ! Hormis l’émission « Couleurs du monde » de Françoise Degeorges tous les mercredis de 22h30 à minuit sur France Musique, il n’y a quasiment rien sur Radio France (si l’on excepte quelques apparitions sporadiques sur les ondes de France Culture, France Musique et FIP), rien sur France Télévision.

Deuxième suggestion : repenser les aides des collectivités locales à la musique

Je suggère que les collectivités locales usent davantage de la liberté qu’elles ont en matière de politique culturelle et suivent moins les modèles de l’État. Le Ministère de la Culture est atteint d’une maladie chronique appelée « hiérarchisation des genres artistiques ». Les collectivités locales pourraient dans un premier temps analyser en quoi l’action du Ministère de la Culture uniformise, standardise, formate le pluralisme culturel, puis dans un deuxième temps rééquilibrer cela par une politique volontariste.

Quand l’État attribue par exemple une immense majorité de ses subventions musicales à la musique classique, quand la simple subvention 2015 du Ministère à la Philharmonie de Paris (9,8 millions d’euros) dépasse à elle seule les crédits qu’il attribue à l’ensemble des musiques actuelles, les collectivités locales pourraient le repérer et le contrebalancer par une politique active en faveur des autres musiques, ce qu’elles font peu ou pas assez. Certaines Régions créent même encore en 2015, à l’heure de coupes claires dans les budgets culturels, de nouveaux festivals de musique classique…

Troisième suggestion : trouver des critères objectifs de la diversité

Je plaide pour que l’on mesure précisément, objectivement en quoi un acteur culturel bénéficiant de subventions publiques favorise le pluralisme des expressions culturelles.

J’ai par exemple mené une petite et succincte étude comparative auprès de deux festivals de la région des Pays de Loire, l’un regroupant 3 000 spectateurs sur deux jours au printemps et ayant été annulé faute de moyens financiers en 2015 et l’autre regroupant 55 000 spectateurs payants sur 15 jours l’été. Mon idée est de proposer au débat quelques critères objectifs permettant d’évaluer en quoi l’argent public a permis d’encourager la diversité culturelle :

tableau1

J’ai également de manière rapide étudié les programmations de deux salles de musiques actuelles françaises, situées à 700 km l’une de l’autre et bénéficiant du label SMAC de l’État.

tableau2
* de manière arbitraire, je définis la « tête d’affiche » comme un artiste bénéficiant de passages réguliers sur les radios nationales, de passages significatifs sur les télévisions nationales et d’une grande couverture médiatique de la part des magazines et journaux culturels.

J’aurais pu aussi aborder le critère des producteurs qui portent les artistes programmés et montrer dans le premier cas une forte proportion de tourneurs indépendants et dans le deuxième une forte proportion de gros tourneurs internationaux trustant le marché des musiques actuelles.

2- La deuxième acception de l’expression « diversité culturelle » répond davantage à une logique qualitative et humaniste. Comment mieux reconnaître et accepter les cultures de l’autre ? Je reprends ici avec son autorisation quelques éléments de réflexion de M. Jean-Michel Lucas.

C’est revenir au sens premier de l’UNESCO, montrer en quoi les différences de cultures entre les peuples ne doivent pas légitimer l’exclusion et les discriminations entre les cultures. C’est avoir la volonté politique d’encourager la reconnaissance des cultures de l’autre.

Cela implique déjà d’avoir une connaissance approfondie des expressions, des représentations, des pratiques culturelles des populations de son territoire. Collecter, rencontrer, savoir quelle est la culture des gens dans leurs quartiers, leurs lieux de travail, leur familles… Savoir par exemple comment chante, joue de la musique, danse, écrit, dessine le peuple de France, qu’il soit en Bretagne, à la Réunion, issus des populations autochtones et de l’immigration, qu’il soit à Vigneux-de-Bretagne ou à Garges-les-Gonesses.

Cela implique de ne plus s’intéresser seulement à la diversité de l’offre culturelle… mais aux témoignages des musiciens, organisateurs, bénévoles, spectateurs, militants associatifs… qui montreraient en quoi la relation (et pas  seulement l’achat) avec les musiques de l’autre, du différent, du « qui passe pas à la radio », de l’étranger, est constitutive de leurs parcours d’émancipation…

Je conclurai en recentrant mon propos sur l’exemple du Nouveau Pavillon. Nous qui nous étions créés pour promouvoir les artistes de musiques traditionnelles plutôt européens, pour montrer que les musiques populaires de l’oralité n’étaient pas seulement en Afrique ou en Orient mais qu’elles se développaient aussi ici, nous étions au départ assez gênés par la question de la place que nous allions réserver aux musiques extra-occidentales. On trouvait qu’il y avait déjà tellement de festivals de « musiques du monde » qui souvent ignoraient les musiques d’ici que nous ne voulions pas tomber dans cette promotion parfois artificielle de l’exotisme musical. Après une réflexion de quelques mois, nous avons fait le choix de rencontrer, programmer et promouvoir les artistes vivant ici en France et en Europe et issus de l’immigration, au même titre que les autres musiciens traditionnels de création. Autrement dit pour nous, la diversité en ce sens n’est pas de faire venir des artistes de loin à grand coup de kérosène pour les « consommer » lors des festivals de l’été, mais plutôt de s’intéresser de près à la présence de « l’étranger » à nos portes, à la manière dont les musiques traditionnelles extra-européennes issues de l’immigration viennent s’imbriquer, s’entremêler, dialoguer avec les musiques traditionnelles d’ici, mais aussi d’autres musiques. C’est le choix politique que nous avons fait depuis longtemps au Nouveau Pavillon : montrer en quoi ces musiques issues de l’immigration enrichissent notre manière de voir et d’exprimer le monde. En cela, nous tentons modestement de revenir au sens original, humaniste, de la notion de «diversité culturelle».