Chronique // Annie Ebrel et Riccardo Del Fra : Voulouz Loar – Velluto Di Luna

Par Faustine Audebert

 

Annie Ebrel et Riccardo Del Fra : Voulouz Loar – Velluto Di Luna
Coop Breizh – 1998

Le titre parle de lui-même : deux musiciens d’origine et d’horizons différents tissent ensemble un même velours.

Annie Ebrel, célèbre chanteuse de la tradition de Basse-Bretagne, propose ici une sélection de gwerzioù (complaintes en langue bretonne) et d’airs de danse. Son légendaire port de voix, qui fait encore pâlir nombre de chanteuses lyriques, et son délicat vibrato posent ce fameux velours tout au long de l’album. Pour le troisième opus de sa discographie, après le disque a cappella Tre ho ti ha ma hini et l’album du groupe Dibenn, elle invite le contrebassiste et compositeur d’origine italienne Riccardo Del Fra à arranger chacun des titres choisis. Ce jazzman de renommée internationale a accompagné Chet Baker pendant près d’une décennie, puis s’est installé en France au début des années quatre-vingts. Il s’est alors intéressé auprès de Jacques Pellen aux musiques de tradition bretonne, d’abord au sein de son quartet avec Peter Gritz et Kenny Wheeler, puis au sein de la fameuse « Celtic Procession ».

Voulouz Loar / Velluto Di Luna est un album puissant et fondateur. Il pose de façon très simple le chant traditionnel, sans tenter de le maquiller. Là où le revivalisme breton des années soixante-dix tendait parfois à charger l’orchestration, à électriser les formations pour tenter de rendre les choses plus modernes, le choix acoustique du duo, la sobriété et la nudité de ses arrangements ramènent à l’essentiel. Ils laissent à entendre la gwerz dans son plus simple appareil, avec une langue d’une articulation rare et d’une grande clarté dans les phrasés. On y entend le style des anciens chanteurs : la verve de Madame Bertrand, la scansion claire et détachée de Yann-Fañch Kemener, notamment dans la très ancienne gwerz Skolvan, qui jalonne le disque sous différents éclairages. La contrebasse suit la voix dans des unissons d’une folle précision tout au long de l’album. Précision qui induit une connaissance parfaite des gwerzioù par Del Fra, de leurs textes, et des inflexions vocales choisies selon les couplets. Pas d’improvisations jazz bavardes ou inutiles, la contrebasse irradie et fait écho au chant par son lyrisme et son large timbre tout au long de l’album.

L’écriture harmonique, ici par le biais du quatuor à cordes ou de l’empilement de la voix d’Annie, s’éloigne des accords pop ou rock, qui avaient marqué ce même revivalisme. La modernité repose ici sur les univers harmoniques que détaille Del Fra, très proches de la musique des compositeurs français du début du 20e siècle comme Debussy ou Ravel, eux-même précurseurs de l’harmonie jazz et qui ont influencé les compositeurs de musique de film. On pense aussi à la musique si singulière de la harpiste Kristen Nogues, notamment sur le lumineux Voulouz Loar, unique composition de l’album écrit par Del Fra sur un texte de Pêr Jakez Helias. Le jeu des dissonances et le respect du caractère modal des gwerzioù offrent de nouvelles couleurs à ces anciennes complaintes. Ils permettent de retranscrire les univers surnaturels dépeints dans cette poésie populaire, de colorer sans aplats ces anciennes mélopées. Le pan rythmique de cet album joue sur un socle plutôt groove, comme la ligne de basse sensuelle et grognante de Daeroù ho tivlagad. Lorsqu’il accompagne une gavotte, Del Fra choisit de chanter les pas, sans plus de fioritures, comme sur Dañs Tro Lors après nous avoir fait entendre le son des talons des danseurs sur le parquet. Enfin, la production de l’album, son vernis sonore, demeure à l’avenant : pas de réverbération démesurée ou d’effets supplémentaires au son acoustique et live de ce duo. On pourrait résumer la ligne directrice de ce duo déjà mythique par la dernière strophe du Voulouz Loar de Pêr Jakez Helias : « J’aime à penser que rien ne sert de vous clamer soif et détresse car je vais à vous par la droite ligne. »

Faustine Audebert

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Pour une anthologie discographique du trad’/folk !

Au Nouveau Pavillon nous souhaitons mettre un coup de projecteur sur l’incroyable richesse discographique de la jeune histoire du revivalisme trad/folk de France. On a tous lu dans les médias de la presse culturelle dominante des articles sur « Les 100 meilleurs albums du rock anglais », des sélections des « 50 disques essentiels de l’histoire du jazz ». Du côté des musiques traditionnelles de création, nada. Il est temps de remédier à cela !

Notre projet éditorial tente de mettre en lumière une sélection d’une cinquantaine d’albums qui ont artistiquement marqué l’histoire du revivalisme des musiques traditionnelles en France métropolitaine depuis l’après-guerre et en particulier depuis les années soixante-dix. Des disques qui ont à la fois fait avancer les choses par leur audace artistique, mais aussi influencé les générations d’artistes qui ont suivi. Aucun critère commercial ou de succès public n’a été retenu. Ainsi un album « confidentiel » peut être mis à l’honneur tandis qu’un album vendu à des milliers d’exemplaires peut être quant à lui volontairement mis de côté.

Pour nous aider à opérer cette sélection – qui est encore en cours de rédaction – nous faisons appel à des musicien.nes professionnel.le.s des musiques traditionnelles. Puis nous demandons à certaines d’entre elles et certains d’entre eux de chroniquer l’album, de faire partager leur passion pour ce disque. C’est cette dimension horizontale « échange de savoirs » qui fait l’originalité de cette publication.

La série d’articles est publiée sur internet mais elle pourra, le cas échéant, faire l’objet d’une publication écrite ultérieure dans quelques années. Vous allez pendant les mois à venir la découvrir au fil des publications bi-mensuelles sur notre site internet. Mais ici point de classement, juste l’envie de vous faire partager de la belle musique.

Bonne lecture ! Et bonne écoute !