Chronique // Gacha Empega : Polyphonies marseillaises

par Thomas Lippens

Gacha Empega : Polyphonies marseillaises
L’empreinte digitale – 1998

Ce qui frappe à l’écoute du seul album de Gacha Empega, plus encore que son originalité dans l’histoire des musiques occitanes ou provençales, c’est son état d’esprit : une éclatante ruade au milieu de l’arène des musiques traditionnelles. « Mèfi li biòu ! » crie-t-on en Camargue pour alerter un spectateur rêveur de l’arrivée des taureaux en pleine rue. Pour bien comprendre ce que recèle ce disque, enregistré dans de plus ou moins bonnes conditions et sorti en 1998 chez l’Empreinte Digitale, il faut avoir vu le trio jouer en concert.

Que ce soit dans un bar du quartier de la Plaine à Marseille, sur une scène nationale, au milieu d’une manif, devant un parterre de mélomanes assis et attentifs, ou dans un squat niçois, Manu Théron, Sam Karpienia et Barbara Ugo, s’accompagnant en tout et pour tout d’un bendir et d’un tambourin, chantent sans concessions ni artifices, crûment, avec le souffle et la présence de ceux qui se savent en sursis, l’irrévérence d’un groupe de punk, et une bonne grosse dose d’autodérision. A la première écoute de Polyphonies Marseillaises, on est d’abord marqué par ces voix pleines, timbrées, qui font irrémédiablement appel à un passé, fantasmé ou réel, fait de pastoralisme et d’histoires de jeunes filles mal-mariées. Mais l’urgence contenue dans le chant nous sort tout de suite de toute idée préconçue sur les musiques traditionnelles réinterprétées. Les morceaux sont bruts de décoffrage. Trois voix en polyphonie qui s’échangent en permanence leurs places respectives, enchaînant les couplets jusqu’au refrain (quand il y’en a un), et rebelote, jusqu’à épuisement du texte. Qui tient la voix lead prendra ensuite le bourdon, qui lui passera en seconde voix, et ainsi de suite, sans aucune hiérarchie. Pour tout accompagnement, des tournes claquantes aux tambourins, et quelques effets de mixage. De près ou de loin, l’électronique est là : boite à rythme jungle sur un titre, incrustations de paysages sonores sur d’autres, samples… et Paquito, l’ingé son mythique de la Plaine, posera par la suite sa pâte d’ours dans les prestations du trio (delay cosmiques sur les voix, un soupçon de flanger sur les tambourins, etc).

Pour qui connaît, à cette époque là, le paysage contemporain des musiques occitanes, il n’y a quasiment rien à quoi se raccrocher. Les influences sont plus à chercher dans les groupes de châabi marocains et algériens, dans la tammurriata napolitaine, et tous les chants du sud de l’Italie qui s’accompagnent au tamburello, ou encore dans le flamenco, dont on entend la marque dans la voix de Sam. Il y a peut-être une filiation à trouver chez Jan-Mari Carlotti, magnifique voix et grand érudit du patrimoine musical provençal. Le répertoire de Gacha Empega, il le connaît par cœur, et l’a en partie suggéré, mais ses interprétations, belles et savamment arrangées, n’ont pas grand chose à voir avec les farandoles urbaines et les improvisations surréalistes du trio. Les seuls précurseurs connus sur ce terrain là sont les Fabulous Trobadors, et la chourme du Massilia Sound System avec leur balètis jamaïcains. C’est d’ailleurs eux qui mixent le disque. Lux-B enregistre les quelques interviews délirantes qui le jalonnent (les Barjacadissa), et Tatou prête sa voix rauque à Non Poira Anar Plus Mau, la chanson des mal-gouvernés, un arrangement signé par les Massilia. « Etes-vous des musiciens traditionnels, OUI ou NON ? » demande un journaliste manichéen, remixé dans un des interludes de l’album. La force de Gacha Empega, c’est de laisser la question ouverte, et de ne jamais trop la prendre au sérieux. On rit à la lecture dans le livret des présentations des textes traditionnels, écrites par Sam Karpienia, à coup de baston à la sortie de boites de nuits, de DJ, de scooters et de patrons-voyous. Pourtant, le choix des textes, le plus souvent effectué par Manu, est très bien documenté, alors que les sources sont peu nombreuses. Une partie de leur répertoire provient d’un collectage de chansons traditionnelles de Provence, celui fait par le médecin Damase Arbaud au mitan du XIXe siècle. Une autre partie provient des Noëls de Notre-Dame des Doms à Avignon, composés fin XVIe siècle, et assez proches de la réalité musicale des paysans d’alors. Quelques mélodies sont modifiées, toujours à propos, comme Vaqui lo Polit Mes de Mai dont leur version en mineur est aujourd’hui largement plus interprétée que l’originale. Et puis il y a quelques perles, devenues aussi des standards, comme ces paroles détournées d’Adieu Paure Carnavas, écrites par Aristobule Baus de Trèts pour célébrer l’exil de Napoléon le petit.

Avec vingt ans de recul, on peut dire que ce disque aura marqué au fer rouge toute une génération de musiciens, à une époque où il n’y avait aucun équivalent, et préfigurera notamment un courant de polyphonies d’expression occitanes. Forts de ce premier coup de poing, s’engouffrant tous les deux dans les chemins que Gacha Empega avait ouverts, Manu Théron fondera lo Còr de la Plana, avec qui il tournera dans le monde entier et enregistrera trois albums, et Sam Karpienia fera de même avec le groupe Dupain. Quand à Barbara Ugo, la légende dit qu’elle est partie vivre le pastoralisme plutôt que de le chanter…

Thomas Lippens

 

* [gat_’ãmpègo] loc. (du provençal gachar : préparer le mortier, et empegar : encoller.)

  1. Technique de maçonnerie consistant à envoyer le mortier sur un mur de façon désinvolte.
  2. Fig. Désigne celle ou celui qui travaille à la va-vite, qui semble se foutre complètement des règles de l’art,

bref, qui tapisse en laissant les bulles ou qui peint les fenêtres sans le scotch.

Synonymes : chapacan, bras cassé, mains de pàti, nâz (picard), bo’a rien (ch’ti), zàfi (port-de-boucain), pieds

carrés (ballon).

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Pour une anthologie discographique du trad’/folk !

Au Nouveau Pavillon nous souhaitons mettre un coup de projecteur sur l’incroyable richesse discographique de la jeune histoire du revivalisme trad/folk de France. On a tous lu dans les médias de la presse culturelle dominante des articles sur « Les 100 meilleurs albums du rock anglais », des sélections des « 50 disques essentiels de l’histoire du jazz ». Du côté des musiques traditionnelles de création, nada. Il est temps de remédier à cela !

Notre projet éditorial tente de mettre en lumière une sélection d’une cinquantaine d’albums qui ont artistiquement marqué l’histoire du revivalisme des musiques traditionnelles en France métropolitaine depuis l’après-guerre et en particulier depuis les années soixante-dix. Des disques qui ont à la fois fait avancer les choses par leur audace artistique, mais aussi influencé les générations d’artistes qui ont suivi. Aucun critère commercial ou de succès public n’a été retenu. Ainsi un album « confidentiel » peut être mis à l’honneur tandis qu’un album vendu à des milliers d’exemplaires peut être quant à lui volontairement mis de côté.

Pour nous aider à opérer cette sélection – qui est encore en cours de rédaction – nous faisons appel à des musicien.nes professionnel.le.s des musiques traditionnelles. Puis nous demandons à certaines d’entre elles et certains d’entre eux de chroniquer l’album, de faire partager leur passion pour ce disque. C’est cette dimension horizontale « échange de savoirs » qui fait l’originalité de cette publication.

La série d’articles est publiée sur internet mais elle pourra, le cas échéant, faire l’objet d’une publication écrite ultérieure dans quelques années. Vous allez pendant les mois à venir la découvrir au fil des publications bi-mensuelles sur notre site internet. Mais ici point de classement, juste l’envie de vous faire partager de la belle musique.

Bonne lecture ! Et bonne écoute !