Chronique // Gwerz live – Gwerz Pladenn

Par Sylvain Girault

Gwerz live
Gwerz Pladenn – 1993

En préparant l’idée d’une collection de chroniques d’albums dédiée à l’histoire du revivalisme trad/folk de France, l’album que j’avais tout de suite en tête était Gwerz live. Il fait partie des quelques disques que j’emmènerais sur une île déserte. Je le connais sur le bout des doigts. Il est aussi, je crois, l’un de ceux qui ont le plus profondément marqué la musique bretonne actuelle, et même les musiques traditionnelles européennes en général.

En 1981, le chanteur-clarinettiste Érik Marchand, le joueur de biniou kozh et uilleann pipe Patrick Molard, et le joueur de bombarde Pierre Crépillon, décident à Poullaouen dans le centre-Bretagne de créer un groupe pour célébrer la gwerz, chant plaintif de langue bretonne évoquant des histoires dramatiques. Le trio s’étoffe ensuite avec Soïg Siberil (guitare) et Jacky Molard (violon). Rapidement Pierre Crépillon est remplacé pour Youenn Le Bihan qui ajoute au groupe la sonorité du piston (sorte de hautbois). En 1985, Gwerz sort chez Dastum un premier album Nouvelle musique de Bretagne, qui ressort un an plus tard sous le titre Musique bretonne de toujours. En 1988, c’est l’album Au-delà chez Coop Breizh (coll. Escalibur) qui aurait pu figurer dans cette collection. Après une pause de quelques années, le disque Gwerz Live est enregistré en concert en 1992, avec Alain Genty à la basse fretless et Bruno Caillat aux percussions. Cet album rassemble les morceaux des deux premiers disques, interprétés et arrangés d’une manière encore plus orchestrale.

Pourquoi Gwerz live est-il le disque référence de tant de musicien.ne.s et d’amateur.e.s de musiques traditionnelles ? D’abord parce que ce groupe – comme Barzaz ou L’écho des luths – a révolutionné les musiques traditionnelles bretonnes des années quatre-vingt en choisissant de faire de la musique de concert, de valoriser le répertoire de mélodies et de complaintes, de partir d’une connaissance fine et approfondie des collectages, des savoirs faire, des phrasés, des variations, des modes. Ensuite parce que Gwerz a eu une démarche d’arrangements acoustiques sophistiqués, mêlant le chant trad’ en breton – et un peu en français – à la puissance du couple biniou-bombarde, aux sonorités irlandaises et à l’improvisation. Peut-être aussi parce que Gwerz a regroupé la fine fleur des solistes bretons qui ont structuré le paysage culturel breton de ces quarante dernières années. Enfin parce que cet album dégage une magie, un souffle, une cohérence hors du commun.

Gwerz live c’est cette introduction étagée qui ouvre l’album sur M. Kohertz : tablas, guitare puis basse, uilleann pipe, piston et enfin chant. Une ouverture mythique ! Gwerz live c’est les tourneries inspirées de Jacky au violon sur Personne n’en est la cause. Gwerz live c’est le jeu tout en unisson et variations du couple uilleann pipe-piston sur la gavotte Ma mestrez ‘oa ken kan, puis les contrepoints du couple uilleann pipe-violon. Gwerz live c’est la boucle rythmique tambourin – guitare – basse sur laquelle se pose le chant « a tempo » de Ar sorserez. Gwerz live c’est l’unisson puissant chant-biniou-bombarde sur Ar plac’h iferniet. C’est la puissance inexorable qui se dégage de Doïna. C’est l’intro tout en harmoniques de violon puis le duo chant-biniou sur Ar c’hombat sanglant. C’est le jeu de fugues d’Hantr’echo. C’est le tube Côté pile qui déroule le même texte sur deux mélodies différentes. C’est la puissance instrumentale d’Eliziza. C’est la voix timbrée et d’une précision rythmique diabolique d’Érik Marchand. Et tant d’autres choses encore. Une richesse infinie…

Enregistré dans quatre lieux différents par Philippe Terrasse et mixé par lui et Jacky Molard, l’album nous donne l’impression de plonger au coeur d’un concert unique. On est porté par la cohérence d’un son de groupe, tout en percevant chaque pièce du puzzle. Cet album est enivrant. On y vient, on y revient. Comme une source intarissable. On y découvre sans cesse une nouvelle pépite : un ornement, une variation, un unisson, une improvisation…

La pochette de mon CD Gwerz live, acheté l’année de sa sortie, est usée jusqu’à la corne, racornie, déchirée. La musique elle, demeure indémodable. Un classique absolu. Un chef-d’œuvre.

 

Sylvain Girault

 

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Pour une anthologie discographique du trad’/folk !

Au Nouveau Pavillon nous souhaitons mettre un coup de projecteur sur l’incroyable richesse discographique de la jeune histoire du revivalisme trad/folk de France. On a tous lu dans les médias de la presse culturelle dominante des articles sur « Les 100 meilleurs albums du rock anglais », des sélections des « 50 disques essentiels de l’histoire du jazz ». Du côté des musiques traditionnelles de création, nada. Il est temps de remédier à cela !

Notre projet éditorial tente de mettre en lumière une sélection d’une cinquantaine d’albums qui ont artistiquement marqué l’histoire du revivalisme des musiques traditionnelles en France métropolitaine depuis l’après-guerre et en particulier depuis les années soixante-dix. Des disques qui ont à la fois fait avancer les choses par leur audace artistique, mais aussi influencé les générations d’artistes qui ont suivi. Aucun critère commercial ou de succès public n’a été retenu. Ainsi un album « confidentiel » peut être mis à l’honneur tandis qu’un album vendu à des milliers d’exemplaires peut être quant à lui volontairement mis de côté.

Pour nous aider à opérer cette sélection – qui est encore en cours de rédaction – nous faisons appel à des musicien.nes professionnel.le.s des musiques traditionnelles. Puis nous demandons à certaines d’entre elles et certains d’entre eux de chroniquer l’album, de faire partager leur passion pour ce disque. C’est cette dimension horizontale « échange de savoirs » qui fait l’originalité de cette publication.

La série d’articles est publiée sur internet mais elle pourra, le cas échéant, faire l’objet d’une publication écrite ultérieure dans quelques années. Vous allez pendant les mois à venir la découvrir au fil des publications bi-mensuelles sur notre site internet. Mais ici point de classement, juste l’envie de vous faire partager de la belle musique.

Bonne lecture ! Et bonne écoute !