Chronique // Le point du jour – Quatuor Fanfare

par Margaux Liénard

Le point du jourQuatuor fanfare
Le Tambourineur – VTA 03 – 1986

J’ai un peu hésité à prendre part à ce projet d’écriture. Bien sûr j’étais flattée, mais un peu angoissée par ma capacité à critiquer un album. Ce qui m’a motivé pourtant, c’était de faire découvrir au public la musique de chez moi, la musique du Nord de la France.

Voici « Le quatuor Fanfare », un nom surprenant quand on sait que ce quatuor est composé exclusivement de cordes. Cette cassette (eh oui!) a été enregistrée en 1986, sur une initiative du magazine Le Tambourineur (qui deviendra plus tard Trad’magazine) et de Roland Delassus qui voulait produire et enregistrer des groupes locaux. Celle du quatuor fanfare fait donc partie de cette collection, enregistrée dans un petit studio lillois en deux pistes avec mixage en direct. Autant vous dire que ce n’est pas la qualité de l’enregistrement que l’on retient mais je vous assure que la musique vous fait vite oublier cette faiblesse.

C’est le violoniste Christophe Declercq qui est à l’origine de ce quatuor. Mon ami et tant regretté Christophe, qui m’a fait découvrir les musiques traditionnelles quand j’étais encore adolescente et que je commençais à faire l’école buissonnière au conservatoire. On écoutait ensemble Léon Peyrat, Joseph Perrier mais aussi Police ou Steve Reich… Il avait une culture musicale infinie. Je l’admirais tant, lui qui conciliait une carrière d’épidémiologiste reconnu et de violoniste respecté, témoin d’une époque que je n’ai pas connu et que je fantasme, et qui me racontait tellement d’histoires dont je regrette de n’avoir pas retenu la moitié… Bref, je pourrais parler de Christophe pendant des heures mais ce n’est pas le sujet. Ici je l’imagine très bien, avec son enthousiasme habituel, entraîner ses trois comparses Dominique Binauld au violoncelle, Marc Debrock à l’alto et Jacques Leininger au violon, dans ce projet un peu fou.

Le répertoire du quatuor est varié, avec tout de même une orientation géographique vers notre territoire frontalier avec la Belgique. « Le Quatuor Fanfare n’est pas un ensemble de musique de chambre. Ce quatuor est un orchestre de quatre violoneux nés au pays des fanfares, qui jouent des musiques à plusieurs voix sur les seize cordes de leurs violons petits et grands, des musiques à plusieurs voies entre musique des violoneux de Wallonie, chansons et airs des fanfares des Flandres, danses de la Renaissance et contredanses populaires d’ici et outre-Manche. » (Christophe Declercq). Un novice doit passer l’épreuve du premier morceau, un seul thème de polka flamande de cinq minutes, avant d’accrocher à l’univers musical. Mais quel thème et quel arrangement ! Cette mise à l’épreuve récompense les plus curieux, et aux airs flamands et wallons se mêle subtilement une chanson du Québec, une jig irlandaise, une ou deux compositions… Les enchaînements et les arrangements deviennent progressivement de plus en plus osés et surprenants et certains passages nous prennent aux tripes, comme la complainte Ma mère, ma très chère mère qui personnellement me fait fondre en larmes à chaque écoute. Cette version québécoise de Sur l’pont du nord collectée par John Wright et Catherine Perrier est une version plus tragique que la chanson enfantine que l’on connaît. C’est en partie dû au poids de la religion catholique au Québec : dans nombre de complaintes, les tourments de l’enfer attendent les danseurs.

Je ne vois pas beaucoup d’albums similaires dans la région à cette époque. Et je crois qu’au moment de sa sortie, ces quatre-là passèrent un peu pour des extraterrestres. On avait plus l’habitude, dans le milieu folk, des ensembles épinette-cornemuse-accordéon que des quatuors à cordes aux arrangements bartokiens ou reichiens… Et pourtant, ça plaît, et même si cet enregistrement n’est pas forcément très vendu, il a apparemment beaucoup circulé car on peut parfois en entendre parler jusqu’à l’autre bout de l’Europe. C’est si novateur que si les musiciens réenregistraient aujourd’hui, j’imagine que ce ne serait pas si différent.

Chaque écoute de cette cassette me laisse légèrement nostalgique, en mal d’un pays et d’une époque que je n’ai pas connu. C’est sûrement dû à cette mélancolie lancinante présente même dans les thèmes les plus gais. Impossible de définir à la première écoute ce qui donne ce caractère si spécial à l’ensemble de l’œuvre. Mais l’on n’a pas envie d’analyser, juste de se laisser porter, et au clac de fin, on reste pantois quelques secondes. Comme au réveil d’un rêve étrange mais agréable. Toutefois, si vous ne souhaitez pas vous réveiller tout de suite, enchaînez donc sur l’écoute d’autres enregistrements de Christophe avec Histoires de violons (Bémol productions, 2013) ou Mouchafou (Bémol productions, 2008).

Pour écouter la cassette : https://youtu.be/kBnp-pRK5HI

 

Margaux Liénard

 

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Pour une anthologie discographique du trad’/folk !

Au Nouveau Pavillon nous souhaitons mettre un coup de projecteur sur l’incroyable richesse discographique de la jeune histoire du revivalisme trad/folk de France. On a tous lu dans les médias de la presse culturelle dominante des articles sur « Les 100 meilleurs albums du rock anglais », des sélections des « 50 disques essentiels de l’histoire du jazz ». Du côté des musiques traditionnelles de création, nada. Il est temps de remédier à cela !

Notre projet éditorial tente de mettre en lumière une sélection d’une cinquantaine d’albums qui ont artistiquement marqué l’histoire du revivalisme des musiques traditionnelles en France métropolitaine depuis l’après-guerre et en particulier depuis les années soixante-dix. Des disques qui ont à la fois fait avancer les choses par leur audace artistique, mais aussi influencé les générations d’artistes qui ont suivi. Aucun critère commercial ou de succès public n’a été retenu. Ainsi un album « confidentiel » peut être mis à l’honneur tandis qu’un album vendu à des milliers d’exemplaires peut être quant à lui volontairement mis de côté.

Pour nous aider à opérer cette sélection – qui est encore en cours de rédaction – nous faisons appel à des musicien.nes professionnel.le.s des musiques traditionnelles. Puis nous demandons à certaines d’entre elles et certains d’entre eux de chroniquer l’album, de faire partager leur passion pour ce disque. C’est cette dimension horizontale « échange de savoirs » qui fait l’originalité de cette publication.

La série d’articles est publiée sur internet mais elle pourra, le cas échéant, faire l’objet d’une publication écrite ultérieure dans quelques années. Vous allez pendant les mois à venir la découvrir au fil des publications bi-mensuelles sur notre site internet. Mais ici point de classement, juste l’envie de vous faire partager de la belle musique.

Bonne lecture ! Et bonne écoute !