Chronique // Sous les noyers – Komred

par Lolita Delmonteil Ayral

Sous les noyersKomred
Les Brayauds – 2013

Cet album est la musique d’une ruche sans reine. Un travail collectif, redoutablement efficace, qui rend la danse comme l’écoute irrésistibles.

Sous les noyers est le deuxième album du groupe Komred, après le premier 100 % Komred en 2009. Il est l’œuvre d’un groupe qui fait bloc, d’individus qui cheminent côte à côte, et s’amusent en toute conscience sur ce terrain de jeu qu’est la musique traditionnelle auvergnate. Clémence Cognet (violon), Mathilde Karvaix (chant, clarinette), Cyril Etienne (clarinette), Loïc Etienne (accordéon diatonique) et Antoine Cognet (guitare et banjo) vrombissent à merveille ensemble. Ils se sont rencontrés très jeunes à l’atelier de musique d’ensemble des Brayauds. C‘est au sein de cette association qu’ils ont fait leurs « âmes ».

Dans ce disque, l’énergie rythmique est constante. Elle nous prend dès la première seconde et ne nous re-lâche jamais. Elle parle directement au corps et fait de nous ses captifs. Le secret (ou un parmi d’autres) : un découpage rythmique sous-jacent continu, serré et constamment marqué, que ce soit par les instruments mélodiques, harmoniques, ou tout simplement la podorythmie. Les musiciens ne cessent de se passer le relais de la « cadence ». Quelques coups de projecteurs sont mis sur tel instrument ou sur la voix, mais jamais la tension rythmique ne se relâche.

Chaque instrumentiste possède un timbre bien particulier, et oserais-je le dire, oui… un son « trad » ! Un diato à plusieurs registres, brillant et métallique, qui fait sonner ses ornementations à coups de soufflets appuyés. Des clarinettes au son musclé et rond, au jeu très rythmique et découpé (et en plus on a droit à un duo de clarinettes !). Un violon, brillant, franc, aux ornementations à la fois souples et nerveuses. Une guitare résonnante et un banjo qui sait se faire incisif. Et une voix que l’on sent encore en devenir, mais déjà bien puissante. Une voix qui me transporte.

On retrouve quelques formules d’arrangements qui fonctionnent bien. Un pied et/ou une décomposition rythmique présents dès le départ, une mélodie jouée d’abord par les registres et/ou mélodistes les plus graves, un bloc d’accompagnement accordéon/guitare qui ronfle, puis l’entrée du violon qui ajoute un timbre aigu, une basse d’accordéon qui libère ses graves, et pour finir un spectre sonore complet mais très brut au niveau du traitement sonore, avec des silences qui contrastent avec les « tutti »…

Sur Le peu Barbasson , A menam benque la paura novia/Tu pars pour l’Italie et surtout Montagnarde de Pont-Gibaud, les arrangements se font plus rock. Un bloc accordéon/guitare attaque un riff grave assez rock qui évolue sur des montées de basses ou des progressions harmoniques simples mais bien senties. Parfois les clarinettes ou le violon viennent en renfort sur des boucles de notes conjointes entêtantes. Les « mises en places » restent connectés à la mélodie, soulignent une note, un accent. Et voilà qu’on en oublie de regarder le compteur kilométrique, quand on écoute ce disque en conduisant ! « Hé zut j’étais grisée, en plein élan du dedans, à fond en train de secouer la tête et de taper du pied, et j’ai pas fait gaffe que j’étais à 140, y a pas un radar sur ce tronçon ? Rrroooo à chaque fois je me fais avoir ! »

On trouve aussi dans Sous les noyers quelques perles, qui mettent à l’honneur un instrument, une émotion musicale plus intime. Los pastres est une superbe valse à l’accordéon, qui aurait pu faire le générique des Bisounours s’ils avaient été conquérants et auvergnats. Putain de chat est une pièce plus expérimentale, avec un nom tout aussi expérimental. Jacques Puech en invité cabretaire y développe des jeux de saturation naturelle et la guitare y prend de l’air et de la résonance. Citons enfin La demie-lune, mazurka « folk » qui nous plonge dans la tendresse universelle.

Ce disque m’a plu pour la construction des arrangements, mais aussi et surtout parce qu’il ravit la mélomane amoureuse des musiques traditionnelles que je suis. Chaque morceau est une mélodie entêtante et laisse planer le doute quant à son origine… collectage ou composition ? En réalité les deux s’entremêlent, mais la fine simplicité des thèmes, leurs modes et leurs interprétations, laissent planer un agréable doute.

Quand j’ai découvert la musique de Komred en 2013, j’étais en cours de professionnalisation comme musicienne traditionnelle. On écoutait ce disque et on découvrait des gens de notre âge qui maîtrisaient le répertoire, valorisaient les sources des collectages qu’ils arrangeaient, s’impliquaient et s’enracinaient sur leur territoire. C’était un groupe d’amis, d’excellents instrumentistes, et pour autant un vrai collectif artistique sans excès de protagonisme individuel. Komred était un super groupe de musique traditionnelle auvergnate qui n’avait pas besoin de faire des emprunts à d’autres musiques traditionnelles d’autres aires culturelles pour avoir de l’inspiration et se ré-inventer. C’était un super groupe de rock acoustique. Ils avaient trouvé un bon équilibre, une posture pleine de sens.

Rassurez vous, malgré ce que pourrait suggérer l’emploi du plus que parfait et ce ton ému à l’évocation d’un passé à jamais révolu (comme disait le poète « le temps fuit, il s’échappe en morcelant la vie, ah ! ») tout ce petit monde est bien vivant et bien actif. Ils ont même sorti un troisième album, Grange en 2019. On a hâte de les revoir sur scène ! Pour moi ils ont semé chez toute une génération le goût de la musique traditionnelle, de la reprise et du respect du collectage, le souci du rythme et de la danse, de la virtuosité instrumentale au service du groupe, de la chanson à danser et des boucles entêtantes. Ils ont aussi prouvé qu’il n’y a pas besoin d’amplis et de gros son pour rendre les cœurs ivres de vent et de vitesse, et le permis à point… vulnérable.

Courez, mais courez donc écouter ce disque !

Lolita Delmonteil Ayral

 

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Pour une anthologie discographique du trad’/folk !

Au Nouveau Pavillon nous souhaitons mettre un coup de projecteur sur l’incroyable richesse discographique de la jeune histoire du revivalisme trad/folk de France. On a tous lu dans les médias de la presse culturelle dominante des articles sur « Les 100 meilleurs albums du rock anglais », des sélections des « 50 disques essentiels de l’histoire du jazz ». Du côté des musiques traditionnelles de création, nada. Il est temps de remédier à cela !

Notre projet éditorial tente de mettre en lumière une sélection d’une cinquantaine d’albums qui ont artistiquement marqué l’histoire du revivalisme des musiques traditionnelles en France métropolitaine depuis l’après-guerre et en particulier depuis les années soixante-dix. Des disques qui ont à la fois fait avancer les choses par leur audace artistique, mais aussi influencé les générations d’artistes qui ont suivi. Aucun critère commercial ou de succès public n’a été retenu. Ainsi un album « confidentiel » peut être mis à l’honneur tandis qu’un album vendu à des milliers d’exemplaires peut être quant à lui volontairement mis de côté.

Pour nous aider à opérer cette sélection – qui est encore en cours de rédaction – nous faisons appel à des musicien.nes professionnel.le.s des musiques traditionnelles. Puis nous demandons à certaines d’entre elles et certains d’entre eux de chroniquer l’album, de faire partager leur passion pour ce disque. C’est cette dimension horizontale « échange de savoirs » qui fait l’originalité de cette publication.

La série d’articles est publiée sur internet mais elle pourra, le cas échéant, faire l’objet d’une publication écrite ultérieure dans quelques années. Vous allez pendant les mois à venir la découvrir au fil des publications bi-mensuelles sur notre site internet. Mais ici point de classement, juste l’envie de vous faire partager de la belle musique.

Bonne lecture ! Et bonne écoute !