Chronique // A Filetta : Intantu

Par Rodin Kaufmann

A Filetta : Intantu
Virgin music – 2002

Intantu, sorti en 2002, est le septième album d’A Filetta, onzième si l’on compte les bandes originales sorties durant les trois années précédentes en collaboration avec Bruno Coulais (Don Juan, Himalaya, Le Libertin, Le peuple migrateur). Le groupe venu de Balagne officie depuis déjà plus de vingt ans à ce moment-là, et sa distribution a changé plusieurs fois. On retrouve dans Intantu : Jean-Claude Acquaviva, Paul Giansily, Jean Sicurani, Maxime Vuillamier, Jean Antonelli, José Phillipi et Jean-Luc Geronimi.

C’est le premier album du groupe sorti chez Virgin, et sa sortie est accompagnée d’un documentaire sur la chaîne franco-allemande Arte. En ce sens, Intantu a sans doute permis au grand public de découvrir A Filetta, propulsant le groupe jusqu’à devenir la référence absolue et incontestée du chant polyphonique corse au niveau international. Ce qui est intéressant, encore plus a posteriori, c’est que ce disque semble condenser tout ce qu’A Filetta était, est, et sera. Non pas dans un sens restrictif impliquant que ce géant de la musique méditerranéenne ne pourrait plus nous surprendre, mais plutôt parce que le choix du répertoire qui compose cet opus marque de manière intemporelle le chemin entrepris par le groupe dès 1978.

En effet, contrairement à ses précédents albums qui étaient tous organisés autour de thématiques définies, Intantu mélange des œuvres passées, originales ou traditionnelles, des extraits de musique de film, un morceau géorgien, polyphonie d’arrangement traditionnel ou d’écriture contemporaine, autant que monodie. Toute la palette est présentée, prête à être magnifiée, revisitée, approfondie dans les disques et créations qui suivront. C’est là justement qu’A Filetta va marquer le milieu de la musique vocale traditionnelle en France. On trouve dans Intantu la « recette » qui inspirera le contenu de nombreux disques qui sortiront par la suite. Bien entendu ils ne sont pas les seuls à opérer cette ouverture et ce mélange, ils s’inscrivent en plein dans une vague de « nouveau langage » musical entrepris dès les années soixante dans les différentes régions de France où survit et renaît un intérêt pour les musiques traditionnelles, mais Intantu marque la première exposition d’un large public à une œuvre aussi aboutie.

C’est justement dans ce « large public » que je me situe en 2002, j’ai une culture musicale principalement construite autour des musiques urbaines, même si je suis dans lo Còr de la Plana depuis déjà presque deux ans. Je balbutie la musique traditionnelle. Mais j’ai un certain bagage en hip hop français, et je connais A Filetta pour leur participation à la bande originale de Comme un aimant, film réalisé par Akhenaton. Tout du moins, je reconnais le style, les voix. Quand Intantu sort, je suis tout d’abord interpellé par la pochette, je reconnais au premier coup d’œil la griffe de Tous des K, collectif responsables d’absolument tous les disques de Hip Hop marseillais à cette époque. Ayant cédé à l’appel de l’emballage, je plonge dans cet univers vocal dépouillé. Le disque s’ouvre sur le bourdon grave de U casticu, une pièce issue de Médée. La fragilité et la finesse du chant principal porté par Jean-Claude Acquaviva contraste avec l’idée que l’on pourrait se faire du chant corse. Petit à petit la polyphonie se construit dans un enchevêtrement de voix aux nuances d’interprétation qui ont fait la marque de fabrique d’A Filetta, les passages de monodies merveilleusement ornementées, portées par Jean-Luc Geronimi ponctuent les interventions plus soutenues du chœur. Dès le premier morceau, je me suis retrouvé embarqué dans une écoute captivante, confronté à des émotions que je retrouve intactes dix-sept ans après au moment d’écrire ces lignes. Chaque morceau évoque en moi souvenirs et émerveillement devant l’écriture et l’interprétation, la variété et la richesse musicale. Avec une préférence pour A paghjella di l’impicati, titre déjà enregistré dans l’album Una tarra ci hè, Intantu reste pour moi un des disques, tous styles confondus, qui ont le plus marqué ma vie d’auditeur et de musicien.

 

Rodin Kaufmann

 

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Pour une anthologie discographique du trad’/folk !

Au Nouveau Pavillon nous souhaitons mettre un coup de projecteur sur l’incroyable richesse discographique de la jeune histoire du revivalisme trad/folk de France. On a tous lu dans les médias de la presse culturelle dominante des articles sur « Les 100 meilleurs albums du rock anglais », des sélections des « 50 disques essentiels de l’histoire du jazz ». Du côté des musiques traditionnelles de création, nada. Il est temps de remédier à cela !

Notre projet éditorial tente de mettre en lumière une sélection d’une cinquantaine d’albums qui ont artistiquement marqué l’histoire du revivalisme des musiques traditionnelles en France métropolitaine depuis l’après-guerre et en particulier depuis les années soixante-dix. Des disques qui ont à la fois fait avancer les choses par leur audace artistique, mais aussi influencé les générations d’artistes qui ont suivi. Aucun critère commercial ou de succès public n’a été retenu. Ainsi un album « confidentiel » peut être mis à l’honneur tandis qu’un album vendu à des milliers d’exemplaires peut être quant à lui volontairement mis de côté.

Pour nous aider à opérer cette sélection – qui est encore en cours de rédaction – nous faisons appel à des musicien.nes professionnel.le.s des musiques traditionnelles. Puis nous demandons à certaines d’entre elles et certains d’entre eux de chroniquer l’album, de faire partager leur passion pour ce disque. C’est cette dimension horizontale « échange de savoirs » qui fait l’originalité de cette publication.

La série d’articles est publiée sur internet mais elle pourra, le cas échéant, faire l’objet d’une publication écrite ultérieure dans quelques années. Vous allez pendant les mois à venir la découvrir au fil des publications bi-mensuelles sur notre site internet. Mais ici point de classement, juste l’envie de vous faire partager de la belle musique.

Bonne lecture ! Et bonne écoute !